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L’imprimé au Québec aux XVIIIe
et XIXe siècles


Ce bilan est conçu comme s’il constituait en même temps une forme d’organisation du contenu de l’éventuelle Histoire de l’imprimé au Canada.Il fait état non seulement des connaissances et des chercheurs mais d’abord et avant tout des problèmatiques et des principes explicatifs mis de l’avant par les chercheurs. Il sera complété par celui de Jacques Michon sur le XXe siècle, par celui de Peter McNally sur la contribution des anglophones du Québec au monde de l’imprimé. et par celui de Jean deBonville sur la presse.

Le présent bilan s’organisera autour du circuit de l’imprimé: production, diffusion, consommation et réception (lecture), principe d’organisation qui a aussi servi aux travaux bibliographiques auxquels on se référera pour identifier les chercheurs et travaux cités (1)

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Les Grands Paramètres de la Recherche Québecoise

L’histoire de l’imprimé au Québec depuis trente ans a d’abord et avant tout été pratiquée par des historiens plutôt que par des bibliothècaires, et par des historiens oeuvrant surtout dans le domaine de l’histoire socioculturelle. Ces historiens ont transformé en objet d’étude leurs sources documentaires usuelles et considéré l’imprimé comme un des enjeuxessentiels de la culture. L’histoire de l’imprimé est ainsi pour eux une province de l’histoire culturelle et intellectuelle et s’ils considèrent l’imprimé comme contenu et contenant c’est surtout le contenu qui retient leur attention. Des brochures québécoises sur la Révolution française les intéressent comme « brochure » imprimée par X, Y ou Z et diffusée de telle ou telle façon mais d’abord comme texte. Le message prévaut habituellement surle médium.

Les travaux ont aussi la particularité d’avoir été menés systèmatiquement sur les deux villes principales, Montréal et Québec, ce qui comporte l’avantage d’une vision assez complète du Québec culturel urbain mais aussi le désavantage de l’ignorance relative de la culture de villes moyennes(Trois-Rivières, St-Hyacinthe, Sorel) qui attendent toujours des monographies.

L’avancement des travaux tient pour une bonne part à la recherche intensive et à l’utilisation de sources originales qui ont souvent permis l’analyse quantitative. Le catalogue de bibliothèque ou de librairie, le registre de prêt, l’inventaire après décès ont développé dans ce milieu de recherche un sens de la série, du sériel qui permet des généralisations valides sur des temps t-t’. La série des lois sur les bibliothèques, l’inventaire systématique des bibliothèques et des librairies dans un lieu donné, l’analyse des sections littéraires dans les catalogues, à titre d’exemples, ont chaque fois donné une vue panoramique sur le phénomène et permis de dégager des périodisations sectorielles - la bibliothèque collective, la librairie, l’édition, l’alphabétisation - qui mettent aujourd’hui les chercheurs en position de proposer une périodisation générale de l’histoire de l’imprimé au Québec aux XVIIIe et XIXe siècles.

L’Alphabétisation et L'Instruction

L’alphabétisation constitue vraisemblablement la variable la plus négligée dans l’analyse du développement de l’imprimé. Par la capacité de lecture, elle donne son sens à une technologie, l’imprimerie, dont l’usage tournerait court sans elle.

La thèse de Michel Verrette utilisant la signature sur les actes demariage et les mémoires plus circonscrits de P. Hamelin et de C. Veilleux donnent un bon aperçu de l’alphabétisation au Québec du XVIIe siècle à1900. On sait désormais que l’alphabétisation devient un phénomène majoritaire en 1850, un phénomène général (70% de la population) en 1870 mais qu’elle ne sera universelle qu’après 1900. Verrette a de plus identifié les variables qui rendent l’alphabétisation possible: la religion, la langue, le lieu d’habitat, l’occupation et l’appartenance sexuelle. Ces variables sont essentielles à l’analyse non seulement de l’alphabétisation mais aussi de la scolarisation et de la possession d’une bibliothèque personnelle.

Les travaux classiques de L.-P. Audet sur l’instruction publique et ceux,récents, d’Andrée Dufour permettent de faire des corrélations entre le staux d’alphabétisation et de scolarisation. Les travaux sur l’éducation convergent à propos d’une périodisation scandée par les écoles de fabriques(1824), les écoles de syndics (1829-1836) et les politiques scolaires de Meilleur et de Chauveau sous l’Union. Alphabétisation et scolarisation constituent ainsi des facteurs décisifs dans le décollage culturel du Québec à la fin de la décennie 1850.

La Production de L’Imprimé (Imprimerie et Edition)

Notre connaissance des imprimeurs (nombreuses biographies dans le DBC) est tout à fait satisfaisante, de Mesplet (de La Grave) à Léger Brousseau (Lavoie) en passant par les Neilson (Hare-Wallot), Ludger Duvernay (J.-M.Lebel) ou les imprimeurs « officiels » tels Derbishire ou Desbarats. On sait maintenant l’importance des imprimeurs étatsuniens dans l’établissement de la profession à Québec et à Montréal et il est clair que l’imprimé québécois fonctionne à l’américaine et non à la française: c’est l’imprimeur-« éditeur » d’une gazette et non le libraire, au début, qui est à l’origine du phénomène. Quelques études (Kesterman, Tessier) donnent une idée de l’évolution de l’imprimerie en région.

Si les travaux de Mary Allody et d’Yves Chèvrefils ont posé les balises du savoir à propos des graveurs et de la gravure, les aspects technologiques de l’impression sont moins connus malgré quelques aperçus de Hare et J.-M.Lebel.

La percée la plus importante faite dans le domaine concerne les types d’imprimés produits par les imprimeurs du XVIIIe siècle et de la première moitié du XIXe. Suite à Marie Tremaine, les travaux (Hare-Wallot,Vlach-Buono) de bibliographie rétrospective pour la période 1764-1820 font voir, outre la langue et le format des imprimés, l’importance des imprimés politiques, religieux et scolaires et plus globalement le caractère utilitaire de l’imprimé colonial. D’autres types d’imprimés ont fait l’objet d’études spécialisées: l’imprimé musical (Calderisi) ou juridique(Normand, Baker), scolaire (Aubin), le livre pour enfant (Amtmann) ou les catéchismes (Brodeur), alors que les études sur les « travaux de ville »(Hare) font défaut. La bibliographie rétrospective québécoise pour la période 1820-1967 est maintenant complétée - sans être tout à fait systématique - et elle devrait rendre possible des analyses de l’imprimédes trois derniers quarts du XIXe siècle. L’imprimé à contenu visuel ou iconographique a été étudié dans quelques-unes de ses formes: l’estampe(Letocha), l’imagerie religieuse (Simard), la photographie (Lessard) ou la représentation de l’imprimé dans la peinture et l’estampe (Lamonde).

On sait que le syndicalisme naît dans le milieu des typographes (Quebec Typographical Society) et quelques rares études (Desrochers) jalonnent ce phénomène à la fin du XIXe siècle.

L’autonomisation du métier d’éditeur a été étudiée (Lamonde) pour Montréal et elle est l’aboutissement d’un processus où l’imprimeur (1764-1820) se transforme en imprimeur- libraire (1820-1840), où le libraire autonomisé (1840-1880) donne forme au libraire-« éditeur » (1880-1920) qui rend enfin possible l’éditeur (c.1920- ) dans sa fonction spécifique et complète. La monographie de François Landry sur la librairie Beauchemin de Montréal précise, à partir d’un cas-clé, cette transition finale qui mène aux éditions de l’Action française, aux Éditions Albert Lévesque et aux éditions Valiquette. Nous disposons aussi de jalons à propos de l’édition gouvernementale (Gallichan, E. Desbarats).

L’auteur est évidemment le premier chaînon de la production d’imprimé. Cet auteur n’existe pas de toute éternité, oblitéré par l’anonymat des imprimés gouvernementaux et utilitaires ou celui de la rédaction même de la presse. L’auteur naît avec le livre scolaire (laïque) et surtout avec la fiction qui est aussi le principal déterminant de l’émergence de l’édition (Mativat). M. Brunet a exploité les archives du droit d’auteur (copyright ) pour le XIX siècle et Y. Lamonde a analysé la législation et l’autonomisation de l’écrivant comme auteur porteur de droit (s). Cette analyse de la législation en matière de droit d’auteur a permis de voir jusqu’à quel point le Canada a eu à conquérir son autonomie face aux Etats-Unis et à l’Empire britannique. Entre 1832 et 1907, nous disposons ici aussi de moyens de périodisation ou d’intégration de l’émergence de l’auteur dans la dynamique globale de l’imprimé québécois.

La Diffusion (Importation, Librairie)

Les canaux d’importation de livres sont assez bien connus par les monographies sur les librairies Bossange (Lamonde) et Fabre (Roy) de Montréal, par le circuit d’achats directs des collèges et séminaires et par les « tonnages » de livres français exportés des ports français (Parent).

La diffusion commerciale prend diverses formes. La forme la plus individualisée est le colportage en milieu rural; S. Jaumain nous a donné un aperçu encore sommaire de ce phénomène difficile à repérer et où l’ethnographie serait d’un précieux secours. L’encan de livres nous est devenu familier à travers les enquêtes (Lamonde/Olivier) sur les bibliothèques personnelles repérées précisément grâce aux catalogues d’encans de bibliothèques. La librairie est aussi un commerce qui s’autonomise et se spécialise. Le mémoire de R. Lemoine sur le commerce du livre à Québec étudié via les annonces d’offres de livres dans la presse locale et les travaux de Hare et Wallot sur Neilson permettent de voir la polyvalence des lieux où le livre est d’abord disponible et la lente spécialisation du commerce. On dispose pour le XIXe siècle de monographies de librairies - Bossange (Lamonde), Fabre (Roy), Beauchemin (Landry) - qui permettent d’avoir une assez bonne idée de la diffusion commerciale du livre et de la place de la librairie dans l’évolution culturelle du Québec. Mais il est à souhaiter que nous puissions lire des histoires des librairies Crémazie de Québec, Dawson, Rolland et Granger de Montréal et d’une librairie de ville moyenne (Richer à St-Hyacinthe?).

Consommation, Reception et Lecture

Si la librairie, l’encan et le colportage sont les formes commerciales de l’offre de l’imprimé, la bibliothèque personnelle, collective et publique fournit les moyens individuels, professionnels et publics d’accès à l’imprimé. C’est dans ce domaine que la recherche québécoise a fait sa percée la plus importante, en précisant d’abord la genèse de la notion de bibliothèque « publique », en analysant les formes antérieures de cette bibliothèque publique et en identifiant les collectivités professionnelles et sociales qui se donnèrent successivement des lieux publics de lecture. C’est d’ailleurs la recherche sur la bibliothèque de collectivité qui a permis de voir le lien de celle-ci avec le phénomène des associations volontaires et celui des cabinets de lecture. Associations, bibliothèques, cabinets de lecture (reading rooms ) et conférences publiques (public lectures ) constituent, avec la presse, les formes culturelles par excellence de la culture au XIXe siècle. L’étude de la législation provinciale en matière de « bibliothèques d’associations et d’artisans » (mechanics’ institutes ) et le répertoriage systématique des bibliothèques à Montréal (Lamonde) et à Québec (M. Lebel) ont permis de dégager les formes successives de la bibliothèque semi-publique et la périodisation de son développement jusqu’ à la bibliothèque publique à la fin du XIXe siècle. On dispose donc de monographies assez définitives sur un bon nombre de bibliothèques de collectivité: la bibliothèque des Jésuites, du Séminaire de Québec en 1782 (Laurent, Galarneau), des Sulpiciens (Lajeunesse), des Instituts canadiens de Montréal (Lamonde) et de Québec (Gauvin) et de la ville de Montréal (Lajeunesse, Dagenais). L’ouvrage de G. Gallichan sur la bibliothèque de la Chambre d’Assemblée a fait voir, tout comme pour l’imprimé, la relation étroite entre l’apparition d’une sphère publique et l’essor de l’imprimé.

La découverte des archives de l’Institut canadien et, en particulier, des registres d’emprunt de la bibliothèque ont permis de connaître non seulement ce que la bibliothèque offrait par ses catalogues imprimés mais surtout ce que les abonnés et lecteurs choisissaient d’emprunter (Olsen-Harvey) et vraisemblablement de lire. Cette mine documentaire a confronté les chercheurs au défi de l’analyse et de la comparaison et pour ce faire, compte tenu de l’extrême diversité des classifications des bibliothèques et conséquemment des catalogues, il a fallu mettre au point (Lamonde) un système de classification universelle pour le XIXe siècle qui permet l’étude des catalogues entre eux et celle des bibliothèques qu’elles fussent à Montréal, à Toronto, à Boston ou à Lyon.

C’est dans la bibliothèque de collectivité - celles de McGill, de l’Institut Canadien de Montréal - qu’apparaissent le surintendant » et le bibliothécaire et que se développe autour de certains la profession (Gallichan, McNally).

Si les catalogues de bibliothèques de collectivité (Lamonde) décrivent les collections, d’autres renseignent le chercheur sur la constitution de grandes collections personnelles devenues publiques (Faribault, Chauveau, P. Gagnon).

On a pu entrer dans la bibliothèque personnelle par deux moyens: l’inventaire après décès (IAD) et le catalogue. La mise à jour de l’IAD par C. Galarneau et les mémoires de ses étudiants (Langlois, Morin, Labonté) ont permis à l’analyse de traverser les classes sociales et de rejoindre la « bibliothèque » qui pouvait même se limiter à un rayon ou à un almanach, un Nouveau Testament et un livre de prières. Le catalogue manuscrit ou imprimé pour vente des livres à l’encan (Lamonde/Olivier) donne accès à des bibliothèques personnelles plus imposantes qui furent le plus souvent la propriété d’avocats et de juges. Ces catalogues sont particulièrement utiles en histoire intellectuelle pour analyser l’outillage mental d’un scientifique (Provancher par Duchesne), d’hommes politiques (La Fontaine, Cartier, D.-V. Viger, Papineau), d’un notaire ultramontain (Vincelette par Savard) ou d’écrivains ( Le May, Faucher de St-Maurice).

Dans la mesure où elle limite la diffusion et la consommation de l’imprimé, la censure intéresse l’histoire de l’imprimé. Cette censure gouvernementale et religieuse s’est principalement exercée sur la presse périodique mais aussi sur la brochure politique ou le roman comme l’indiquent les travaux de P. Hébert.

(1) On trouvera les références aux travaux cités dans les bilans et mises au point bibliographiques suivants: Yvan Lamonde, « La recherche sur l’histoire de l’imprimé et du livre québécois », Revue d’histoire de l’Amérique française, 28, 3 (déc. 1974): 405-414; Claude Galarneau, « Le livre ancien au Québec: état présent des recherches », Revue française d’histoire du livre, 16 (1977): 335-348; David Hayne, « A Survey. Quebec Library History », Canadian Library Journal, 38, 6 (Dec. 1981): 355-361; Y. Lamonde, « La recherche récente en histoire de l’imprimé au Québec », dans Y. Lamonde (dir.), L’imprimé au Québec. Aspects historiques (18e-20 siècle), Québec, IQRC, 1983, p. 9-24; en collaboration, Bibliographie des études québécoises sur l’imprimé (1970-1987), Montréal, BNQ, 1991, 124p.; Premier supplément (1988-1989), Montréal, BNQ, 1993, 73p.; Y. Lamonde et Claude Beauchamp, Données statistiques sur l’histoire culturelle du Québec (1760-1900), Chicoutimi, Institut interuniversitaire de recherches sur les populations, 1996, 146p.

Le suivi bibliographique sur l’histoire culturelle et intellectuelle du Québec se trouve dans Y. Lamonde, « L’histoire culturelle et intellectuelle du Québec: tendances et aspects méthodologiques » et « La recherche sur l’histoire socioculturelle du Québec depuis 1970 », idem, Territoires de la culture québécoise, Sainte-Foy, PUL, 1991, p.7-24, 25-48; Y. Lamonde, L’histoire des idées au Québec (1760-1960), Montréal, BNQ, 1989, 167p.; « L’histoire culturelle et intellectuelle du Québec (1960-1990): bibliographie des études », Littératures, 4 (1989): 155-189; L’histoire des idées au Québec (1760-1993). Premier supplément bibliographique et tendances de la recherche (1ere partie) », Cahiers d’histoire du Québec au XXe siècle, 3 (hiver 1995): 163-176; 2e partie, ibidem, 4 (été 1995): 152-167.

Yvan Lamonde